Casa EME : Quand l'Héritage Architectural Rencontre le Confort Moderne à Madrid
L'Éveil d'une Mémoire et d'un Désir : Le Point de Départ de la Casa EME
L'histoire de la Casa EME puise ses racines dans un souvenir vivace et une aspiration profonde. Manuel, le propriétaire, se remémore sa première visite dans cet appartement madrilène, où il a ressenti une connexion étrange, comme si ce lieu résonnait avec une expérience passée. Son désir était d'imaginer une après-midi paisible, lisant dans son salon baigné de lumière, avec une vue imprenable sur les emblématiques Plaza Mayor, Calle Toledo, Plaza de Puerta Cerrada et la Collégiale de San Isidro el Real, des symboles de l'identité urbaine de Madrid.
Une Tour de Guet au Cœur du Madrid des Autriches : L'Emplacement Unique
Érigée dans un immeuble d'angle au sein du quartier historique du Madrid des Autriches, la Casa EME s'impose comme une sentinelle urbaine. Insérée dans un tissu urbain dense et compact d'origine baroque, dont les contours sont déjà visibles sur la célèbre carte de Pedro Texeira de 1646, elle est entourée par le dynamisme et l'effervescence touristique qui caractérisent les centres historiques contemporains.
La Géométrie Originale et ses Défis Spatiaux
L'appartement d'origine, d'une superficie de 108 m², présentait une géométrie en forme de papillon et était entièrement tourné vers l'extérieur. Cependant, il manquait d'une logique spatiale claire. Composé de cinq pièces de tailles variées, six balcons et deux fenêtres donnant sur la rue, l'ensemble était unifié par un impressionnant plancher continu en bois exotique d'IPE aux multiples teintes. Ce revêtement, tel un vaste tapis, recouvrait l'intégralité de l'appartement, à l'exception de la salle de bain, finie en céramique.
La Nécessité d'une Refonte Fonctionnelle : Un Potentiel Inexploité
La configuration et les relations spatiales entre les différentes fonctions domestiques de l'appartement initial étaient mal agencées. La cuisine, associée à une salle de bain surdimensionnée, était dissimulée à l'arrière. La chambre, de petite taille et éloignée de la salle de bain, possédait deux accès, dont un depuis le salon, ce qui rendait difficile l'organisation cohérente des deux espaces. Au centre, l'espace le plus sombre, malgré sa géométrie trapézoïdale unique, apparaissait comme une vaste zone de circulation vide, dépourvue d'usage défini, accentuant le manque de cohésion de l'ensemble et représentant une occasion manquée.
Le Plancher comme Ancre Mémorielle : Une Décision Structurante du Projet
La nouvelle approche architecturale repose sur un principe strict et délibéré : la conservation intégrale du parquet existant. Ce choix n'est pas seulement esthétique ; il s'agit de préserver une mémoire matérielle qui ancre le projet dans son lieu et son époque. Cette décision a fortement influencé l'intervention, dont la principale réussite réside dans la capacité à travailler avec l'existant, tout en rétablissant les relations topologiques et programmatiques de l'appartement pour s'adapter au mode de vie de Manuel.
Réactivation et Fluidité Spatiale : Une Nouvelle Lecture de l'Espace Domestique
Le plancher, témoin du temps, a été conservé avec ses marques d'usage, offrant une stabilité imparfaite et authentique. Sur ce même bois, la nouvelle résidence se déploie, conservant le système de pièces de la configuration précédente. Tel un jeu de pièces coulissantes, le programme se déplace sur le plan pour atteindre un nouvel ordre, une lecture plus claire, plus efficace et plus évocante de l'espace domestique.
Reprogrammation des Espaces et Connexions Intimes
Parmi les modifications les plus significatives, la chambre est désormais directement connectée à la salle de bain, dont l'intérieur évoque un paysage extérieur grâce à l'utilisation de nuances de vert. Cette liaison est assurée par un volume de passage fermé, d'un vert nuage, qui favorise la flexibilité d'usage et intègre des rangements pour les vêtements. Ces deux espaces sont désormais liés par l'empreinte de l'ancienne salle de bain, matérialisée par une trace céramique qui, loin d'être dissimulée, est volontairement exposée, soulignant le temps et la mémoire inscrits dans la maison.
Le Cœur de la Maison : Cuisine, Entrée et Espace Flexible
La cuisine occupe désormais le centre névralgique de la maison : un espace convivial qui devient le point de rencontre lorsque les amis se réunissent pour déguster la spécialité de Manuel, les lasagnes au ragout de bœuf. L'entrée, point le plus étroit et délicat de l'appartement, d'à peine un mètre de large, et agissant comme charnière entre les sphères publique et privée, est redéfinie par un plafond abaissé et une teinte jaune distinctive. Enfin, l'une des portes qui reliaient auparavant au salon est supprimée, transformant cet espace en une pièce flexible et polyvalente, idéale pour l'étude ou l l'accueil d'invités, sans perturber le quotidien de Manuel.
Mobilier Intégré et Paysage d'Objets Dispersés : La Création d'Identités de Pièces
Chaque nouvelle pièce est caractérisée par un mobilier spécifique, qui s'intègre soit sous forme de rangements continus du sol au plafond, soit comme partie d'un ensemble d'objets qui qualifient et personnalisent chaque espace. Le salon-salle à manger, situé de l'autre côté d'une colonne revêtue de bleu électrique et d'un matériau à texture en zigzag, qui fait écho à la géométrie de la maison tout en améliorant les performances acoustiques, se présente comme un paysage d'objets disséminés : canapé, table, lampe, étagères, télévision. Ces éléments flottent librement dans l'espace, sans hiérarchies rigides, encourageant une domesticité contemporaine et ouverte. La suppression des couloirs donne naissance à une nouvelle topographie domestique : une séquence de pièces trapézoïdales et irrégulières, organiquement liées.
Des Transitions Fluides et une Expérience Sensorielle Enrichie
Les passages entre les pièces, dépourvus de portes, s'effectuent par des seuils articulés par la couleur et la texture. Bois, métal, tissu, aluminium, céramique et résine coexistent dans la Casa EME aux côtés d'une palette chromatique vibrante – rouge, bleu, jaune, blanc et vert – construisant une couche d'informations domestiques presque cachée. Il s'agit d'une architecture connectée non seulement au visuel et au formel, mais aussi au toucher et à l'odorat, cherchant à retrouver l'expérience sensorielle de l'habitat.
L'Architecture comme Acte Intentionnel : Préservation et Réactivation
La Casa EME incarne une réflexion sur l'intentionnalité plutôt que l'excès, la préservation plutôt que la démolition, et la réutilisation avant la nouvelle construction. Le résultat est un projet où le mouvement du corps à travers l'appartement traverse constamment une série de dualités spatiales : du public au privé, du comprimé à l'expansé, et de l'ouvert au fermé. Un lieu qui ne cherche pas à s'imposer, mais à réactiver une maison qui, comme dans la micro-histoire de Monterroso, a toujours été là.
Un Éveil Architectural
Il ne lui manquait plus qu'à être réveillée.